Chapitre 1 : Tiandu Cheng
Tiandu Cheng, aussi appelée Sky city, est une reproduction partielle de la ville de Paris d’environ 31 km2 qui a vu le jour en 2007. De nombreuses architectures sont visibles, notamment des immeubles haussmanniens, des jardins à la française, un château ou encore une réplique de la Tour Eiffel de 108 mètres de haut…

Chapitre 2 : Projet d’urbanisme « La ville nouvelle »
Tiandu Cheng s’inscrit dans une politique d’urbanisme qui s’appelle la « ville nouvelle » et qui vise à désengorger les principales villes chinoises comme Shanghai, Beijing ou Hangzhou par exemple.
La construction de « villes satellites » est centrale dans cette politique. Celles-ci se trouvent proches de villes plus grandes, mais à la différence des banlieues, elles ont pour objectif d’être autonome. Tiandu Cheng est une ville satellite reliée à la ville d’Hangzhou.

Chapitre 3 : Guangsha Holding Group Co.
La société à l’origine de ce projet est Guangsha Holding Group Co. Elle possède plus de 100 entreprises et emploie 120 000 personnes. Elle est active dans de nombreux secteurs comme la construction, l’immobilier, l’énergie, la finance, l’éducation, la santé, les médias, l’hôtellerie ou le tourisme.
Elle a reçu le titre « Excellente entreprise citoyenne en Chine » trois années de suite en 2005, 2006 et 2007, et a remporté le « Zhejiang Social Responsibility Award » et le « China Charity Outstanding Contribution Award ».
Avec Tiandu Cheng, son intention était de construire « une ville satellite internationale ». La particularité de Tiandu Cheng, c’est que l’entreprise gère toute la construction.

Chapitre 4 : Arrivée à Tiandu Cheng
La Tour Eiffel se trouve à une minute à pied du métro. Très rapidement, j’arrive sur l’avenue principale où se situent tous les immeubles haussmanniens. Les voitures y sont proscrites, de nombreux arbres et buissons longent l’avenue, des sculptures agrémentent les places et des bancs sont disposés face aux fontaines. Je redécouvre celle des Quatre-Parties-du-Monde qui, contrairement à l’originale parisienne, est inactive et contient de l’eau verdâtre qui y croupit. Je me rends compte que cet endroit n’est pas aussi vivant qu’il devrait l’être… tout est trop calme. Seules quelques personnes sont présentes, de nombreux commerces sont fermés et des pancartes “à louer” sont accrochées sur les devantures… Positionnée au milieu de l’avenue, une agence immobilière est ouverte, je décide d’y entrer.
Chapitre 5 : L’agence immobilière
Lorsque j’entre à l’intérieur de l’agence, aucun.e client.e n’est présent.e. Deux vendeurs viennent m’accueillir. Une fois les présentations faites, ceux-ci m’expliquent que si Tiandu Cheng est aussi vide en journée, c’est parce que les gens n’y travaillent pas. Beaucoup de personnes partent en métro le matin vers le centre-ville de Hangzhou puis reviennent le soir… visiblement, l’ambition de faire de Tiandu Cheng une ville satellite autonome ne fonctionne pas…
Il n’y a pas que les locaux commerciaux qui manquent d’acquéreur.euse.s mais également les habitations… et ça se ressent sur le prix de l’immobilier. Ici, un appartement de 90 m² commence à 1,6 million de yuans soit un peu plus de 200000€. En comparaison, pour la même taille, un appartement dans le centre d’Hangzhou coûte environ 580000€ et dans les banlieues 350000€.
Chapitre 6 : Tianduparc
À la fin de cette grande avenue se trouve la seconde partie de la ville: le Tianduparc. C’est un immense parc où l’on y découvre un petit village français et son église, une plage avec des vendeur.deuse.s de glaces, un château au sommet d’une colline, un lac avec des cygnes ou encore un théâtre et son jardin versaillais… On y est accueilli par une reproduction du Char du Soleil, dont l’original se trouve dans le bassin d’Apollon à Versailles. Ici, l’ensemble est surplombé par une inspiration de la fontaine Médicis du jardin du Luxembourg. Plusieurs femmes vêtues de robes se photographient au bord du lac, un couple fraîchement marié éternise leur amour sur fond de Tour Eiffel et d’immeubles parisiens…





Chapitre 7 : Le village
Lorsque j’arrive au village, celui-ci est particulièrement vide. De nombreux bâtiments, notamment l’église, sont fermés mais un petit commerce demeure, tenu par une femme qui ne parle pas anglais, où l’on peut acheter de la nourriture et des boissons. Aussi, un studio photo, dont la clientèle est essentiellement des familles et des couples mariés, est ouvert.
Parmi les commerces définitivement fermés se trouve un magasin MarryBrides qui était spécialisé dans les tenues et accessoires de mariage. L’intérieur du bâtiment est abandonné, des boîtes et des sachets sont éparpillés au sol. Un calendrier avec les dates clés de l’entreprise me fait comprendre que sa fermeture est récente, il y a moins de deux ans.




Chapitre 8 : la plage
En sortant du village, j’arrive sur une plage de sable. Un lac artificiel a été aménagé et des cygnes y ont été incorporés. Un fait troublant est qu’une barrière se dresse et empêche de se baigner.
C’est la première fois que je vois autant de monde et de vie dans ce parc. Depuis mon entrée, j’ai vu essentiellement des gens se prendre en photo dans ce décor atypique. Ici, les gens s’amusent et sont détendus, comme si le contexte disparaissait. Les enfants font des châteaux de sable ou creusent pour découvrir des trésors, les étudiants viennent discuter à la sortie des cours et les familles pique-niquent. On peut acheter une glace et siroter tranquillement une boisson à la terrasse de la buvette.





Chapitre 9 : le château
En haut de la colline se trouve le château. Il faut marcher 15 minutes pour y accéder et aujourd’hui, il n’y a que moi. Des planches bloquent les fenêtres et de solides cadenas les portes. Une entrée a été créé par d’autres explorateurs et je décide de m’y engouffrer… En passant par la fenêtre, j’arrive dans une toute petite pièce vide dont la fonction d’origine est difficile à déterminer. Celle-ci donne sur un couloir puis un hall. Dans cette grande salle qui servait d’accueil, le comptoir a été vidé et les armoires renversées. Un bruit se fait entendre, il est à la fois éloigné mais très prononcé… comme une sorte de machine qui soufflerait en continu…
Je pars explorer les étages et je comprends qu’à une époque, le château accueillait du public. Différentes salles à thème ont été aménagées avec une ambiance de château hanté et de bois enchanté.
En continuant mon exploration, je reviens naturellement au rez-de-chaussée. Je pars découvrir ce bruit de soufflerie qui m’intrigue. En montant progressivement jusqu’au dernier étage, le bruit devient de plus en plus fort puis désagréable. J’arrive dans une grande pièce noire et j’aperçois dans le fond une autre salle naturellement éclairée. J’entrevois des étagères avec des appareils électroniques. En m’approchant, je comprends qu’il s’agit d’armoires de communication où est centralisé le réseau informatique, toute la salle en est remplie… sur le mur de gauche, une caméra est en train de me filmer…


Entrez dans le château de Tiandu Cheng
Chapitre 10 : Versailles
Une des curiosités que je voulais découvrir était le jardin à la française du parc, il se situe juste à côté d’un amphithéâtre. Sur internet, les photographies montraient un espace avec une grande perspective, des fontaines, des buissons aux formes géométriques et bien sûr, une pelouse taillée au ras du sol… finalement, le lieu est désormais interdit au public. En passant ma tête à travers les barrières, je découvre qu’il est complètement ravagé et qu’une tractopelle est toujours présente. En longeant la grille, j’arrive à me frayer un passage vers l’intérieur.
L’amphithéâtre est toujours debout mais à l’abandon. Lors de ses périodes les plus fastes, il accueillait plus de 2000 personnes et la scène était assez grande pour réunir 300 acteur.rice.s.
À l’étage, les salles ont été vidées. Je découvre quelques morceaux de papier avec des messages destinés aux enfants, par exemple: “ne soyez pas stupide, vous ne grossirez pas si vous mangez, vous grossirez si vous êtes paresseux. N’oubliez pas de me donner de bonnes critiques” accompagné d’un dessin représentant Peppa Pig.
Je vais sur la terrasse pour regarder ce qui reste du jardin. La terre est complètement et grossièrement retournée, les quelques chemins de terre sont ponctués par de gros tas de racines. Rien ne nous permet de deviner ce qu’il y avait avant…
Je décide de retourner à l’accueil pour obtenir des explications. La personne présente me dit que le jardin est destiné à être “amélioré”. Vu son état actuel, j’ai du mal à le croire…





Chapitre 11 : Le gérant
Le gérant du parc est venu me voir pour me demander si j’étais perdu. Jusqu’à maintenant, à chaque fois que je cherchais des informations, je me faisais passer pour un touriste français fasciné par cette ville. Le fait que cela fasse cinq jours que j’arpente quotidiennement ce parc semble étrange… même pour le gérant du lieu…
En sortant du parc, il fait bientôt nuit et comme me l’avaient dit les agents immobiliers, c’est une autre vie qui s’anime. Des danseur.euse.s se réunissent sur les places avec leurs enceintes, plusieurs dizaines de spectateur.rice.s les observent pour finalement les accompagner. De nombreux restaurants sont ouverts, des familles et des ami.e.s se réunissent sur les pelouses pour boire des verres. La tour Eiffel scintille de mille lumières et s’accompagne de la musique de Pirates des Caraïbes et de la Reine des neiges…




Chapitre 12 : L’hôtel 5 étoiles
Ce matin, je pars découvrir la dernière partie de la ville: le Tiandu Cheng Resort Hangzhou, un hôtel cinq étoiles. Il a une place stratégique en étant à la fois proche de l’aire urbaine pour être accessible en voiture et du parc pour le plaisir des client.e.s…
Devant l’hôtel, je découvre la première fontaine en état de marche de la ville… L’intérieur du bâtiment est des plus luxueux avec de nombreuses copies de tableaux français, un restaurant, un bar, une piscine et des cours de tennis. Au rez-de-chaussée, de grandes salles servent pour des séminaires.
Des client.e.s sont à la réception et d’autres se rendent dans leur chambre… pour la première fois à Tiandu Cheng, j’ai la sensation qu’un lieu fonctionne comme prévu…




Chapitre 13 : Les œuvres d’art
Les copies chinoises ne s’arrêtent pas à l’architecture et au design d’intérieur… de nombreux tableaux célèbres ont été reproduits et disposés dans différents espaces de l’hôtel. Dès le hall d’entrée, on peut redécouvrir «La Joconde», «Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard» et «Portrait de Louis XIV en costume de sacre». Dans la salle suivante, des paysages de Provence en bord de mer et dans les terres habillent les murs.
On reconnaît facilement les tableaux grâce à leurs compositions célèbres mais les visages représentés ne sont pas fidèles aux originaux. Les peintures ne rendent hommage ni aux peintres ni aux modèles. Paradoxalement, les compositions sont trop rigoureuses et n’ont pas pour but de faire du second degré. Les tableaux ont été conçus dans un but simplement décoratif pour créer une ambiance… comme toutes les copies que l’on peut trouver à Tiandu Cheng…
Chapitre 14 : Jiahao
Pour ma création artistique, j’avais besoin d’être pris en photo dans une des chambres. N’ayant pas l’intention de payer pour une nuit d’hôtel et voulant diminuer les risques de me prendre un refus, je me suis fait passer pour un touriste français, dont la copine est restée à Hangzhou et cherchant une chambre pour une nuit en amoureux. La réceptionniste ayant accepté, un homme du nom de Jiahao m’accompagne jusqu’à la chambre. En chemin, nous sympathisons, j’apprends qu’il fait ses études et travaille ici en tant que stagiaire. Il est logé dans les dortoirs à la sortie de l’hôtel mais se plaint de cette situation. L’endroit est surpeuplé, mal entretenu et “abandonné” par l’entreprise… Je passerai voir…




Chapitre 15 : les dortoirs
Je décide de me rendre aux dortoirs. La majorité d’entre eux est en chemin lorsqu’on se rend au parc à partir de l’hôtel. Les espaces extérieurs ainsi que l’aspect des bâtiments dénotent avec ceux de l’avenue de la Tour Eiffel et de l’hôtel 5 étoiles. Les toitures sont abimées, des tuiles plates manquent, parfois sur de grosses parties, n’assurant plus l’isolation des édifices. Des meubles, des toilettes, des roues inutilisables sont entreposés à côté des dortoirs.
Mais le plus surprenant est ce qu’on trouve à l’intérieur… Les espaces communs sont détériorés et non entretenus: des urinoirs condamnés, des portes défoncées, des carreaux manques, des murs subissent l’humidité, de la peinture se désagrège et dans certains bâtiments, des étages sont laissés à l’abandon. Parce qu’il n’y a pas de pièces dédiées, certaines chambres sont reconverties en espace de stockage pour les outils et les produits, alors que dans d’autres, les gens dorment à plusieurs.
Dans un dortoir à côté du village, l’issue de secours est utilisée comme débarras et se révèle impraticable. Les travailleurs n’ont pas d’espaces cuisines dédiés et doivent en aménager dans leurs propres chambres…
Je comprends mieux ce que Jiahao voulait dire par se sentir “abandonné”.
Chapitre 16 : Le siège de l’entreprise
Tiandu Cheng est gérée par la société Zhejiang Tiandu Industrial Co., Ltd., une filiale de Guangsha Holding Group Co. dont le siège social se trouve à côté de l’hôtel. À l’intérieur, on reste dans une ambiance des plus luxueuses. Jusqu’à maintenant, le fait d’être occidental me facilitait beaucoup d’interactions avec les habitant.e.s et les travailleur.euse.s. Ici, les questions sont particulièrement mal accueillies, les réponses des plus froides et finalement, le réceptionniste me fait comprendre que je le dérange et décide de m’ignorer complètement, comme si je n’étais pas là.

Chapitre 17 : Une longue descente – 1er partie
Grâce à des articles internet, j’en ai appris plus sur la situation économique de l’entreprise en charge de Tiandu Cheng.
Alors que celle-ci avait reçu de nombreux prix pour la bonne gestion de ses projets, ses résultats économiques n’ont cessé de baisser depuis 2009, année où elle a atteint un chiffre d’affaires historiquement élevé de 4,39 milliards de yuans. En 2014, la société a enregistré une perte de 331 millions de yuans dans son activité principale, l’immobilier, et une perte de bénéfice net de 74,61 millions de yuans au premier trimestre.
En décembre de la même année, le fondateur et le PDG de la holding Guangsha, Lou Zhongfu, a été emmené par la Commission centrale de contrôle de la discipline pour enquête. Suite à ces annonces, les actions de l’entreprise ont été suspendues à deux reprises afin que leur valeur ne s’effondre pas.

Chapitre 18 : Une longue descente – 2eme partie
Quelques mois plus tard, en 2015, la filiale Zhejiang Guangsha a décidé de se retirer du secteur immobilier qui représentait alors son activité principale. Elle a commencé à céder et à remplacer ses projets immobiliers déficitaires, notamment Tiandu Cheng qui était le plus important. En 2021, l’entreprise a été renommée Zhejiang Dongwang Times Technology et est passé sous la direction du comité municipal du parti de Dongyang et du gouvernement municipal. Désormais, ses activités principales sont les services d’économie d’énergie et la culture cinématographique et télévisuelle.
Un des problèmes qui a mené Tiandu Cheng à entamer cette longue descente est son développement très lent. Même lors des phases les plus avancées du projet, de nombreuses infrastructures n’avaient pas été realisées comme des centres commerciaux, des écoles, un hôpital qui auraient pu rendre la ville plus autonome et attractive. Aussi, l’ambition de son plan de construction a nécessité des investissements colossaux, même pour une entreprise de cette envergure, qui ne se sont pas avérés fructueux. Pour finir, le secteur de l’immobilier est devenu avec les années de moins en moins lucratif, essentiellement lié à l’augmentation des coûts de production.

Chapitre 19 : Aujourd’hui
Tiandu Cheng n’est pas une ville fantôme mais celle-ci fonctionne au ralenti. Les fonds investis ont été drastiquement revu à la baisse, même pour l’entretien. Depuis 2015, une nouvelle personne du nom de Wang Xin dirige les lieux et la gestion est désormais centrée sur le développement de services pour rendre la ville plus attractive. Mais ces nouvelles intentions et cette situation économique compliquée n’excusent pas de laisser des travailleur•euse•s à l’abandon dans des dortoirs insalubres.
Lors de sa nomination, Wang Xi a exprimé les envies de l’entreprise: « introduire une vraie culture et des concepts pour construire une vraie ville. Un endroit confortable et à la mode qui relierait les cultures chinoise et occidentale. À la fin, les habitants d’Hangzhou trouveront que voler en Europe pour nourrir les pigeons reviendrait à conduire une demi-heure jusqu’ici pour nourrir les pigeons. L’effet est le même, la même détente et la même atmosphère”.

Chapitre final
Les appartements n’ont pas trouvé assez preneurs et la création de Tiandu Cheng est un échec économique car même si la France et Paris suscitent de la fascination, la reproduction de monuments et de symboles forts d’un pays ne remplacera jamais l’expérience qu’on en a en l’explorant. Chaque lieu est unique et on ne peut pas remplacer ses habitants, sa situation géographique et ses nombreuses particularités qui en font son identité. Les personnes qui se rendent le soir sur les grandes places de la ville ne le font pas pour leurs ambiances Parisiennes mais parce qu’elles offrent de grandes espaces pour se retrouver, danser et partager.
Reproduire une ville était un rêve pour ses constructeurs mais l’habiter ne l’était pas pour les citoyens, et aujourd’hui, Tiandu Cheng se trouve avec un avenir des plus incertains.

Sources des informations présentées
Projet «la ville nouvelle» et les villes satellites
Tiandu Cheng, 31 km²
Qu’est-ce que la holding Guangsha ?
Tiandu Cheng, première exploration de la ville exploitée par des entreprises
Prix de l’immobilier à Hangzhou
Baisse de la rentabilité de Zhejiang Guangsha qui décide se retirer du secteur immobilier. Le fondateur de Zhejiang Guangsha, Lou Zhongfu, a été emmené par la Commission centrale de contrôle de la discipline pour enquête
Projet d’une école, d’un hôpital et d’un country club non réalisés
La spéculation des actions de l’entreprise est suspendue
Changement de gestionnaire de Tiandu Cheng et vision de Wang Xin
Contrôle d’une filiale Zhejiang Dongwang par le Bureau de supervision et d’administration des actifs publics de la ville de Dongyang
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